La théologie de Maître Eckhart interroge parce que sa mystique affirme une union très radicale entre l'âme et Dieu, parfois interprétée comme une confusion entre le créateur et la créature. Certaines de ses propositions ont été condamnées après sa mort par le pape Jean XXII comme hérétiques ou suspectes. Le bibliste Régis Burnet explore la figure de ce Dominicain allemand du XIVe siècle, héritier de saint Augustin et père de la mystique rhénane, qui développa une théologie audacieuse du détachement et du vide. Enseignant à Paris, ses oeuvres latines et allemandes lui valurent donc un procès en hérésie. Aujourd'hui, Jean-Claude Lagarrigue, le récent traducteur de ses oeuvres latines, conquis aux interprétations évangéliques du religieux, affirme : « ou c'est un très grand saint, ou c'est un hérétique ». Avec Marie-Anne Vannier, spécialiste de la mystique rhénane et professeur de théologie à l'université de Lorraine, les deux invités décryptent sur KTO, ce génie paradoxal de la spiritualité médiévale.
La théologie de Maître Eckhart interroge parce que sa mystique affirme une union très radicale entre l'âme et Dieu, parfois interprétée comme une confusion entre le créateur et la créature. Certaines de ses propositions ont été condamnées après sa mort par le pape Jean XXII comme hérétiques ou suspectes. Le bibliste Régis Burnet explore la figure de ce Dominicain allemand du XIVe siècle, héritier de saint Augustin et père de la mystique rhénane, qui développa une théologie audacieuse du détachement et du vide. Enseignant à Paris, ses oeuvres latines et allemandes lui valurent donc un procès en hérésie. Aujourd'hui, Jean-Claude Lagarrigue, le récent traducteur de ses oeuvres latines, conquis aux interprétations évangéliques du religieux, affirme : « ou c'est un très grand saint, ou c'est un hérétique ». Avec Marie-Anne Vannier, spécialiste de la mystique rhénane et professeur de théologie à l'université de Lorraine, les deux invités décryptent sur KTO, ce génie paradoxal de la spiritualité médiévale.
Le sujet est complexe : la pensée de Maître Eckhart.
Or, je trouve que ni R. Burnet ni ses invités ne lui rendent vraiment justice.
Car aucun d'entre eux n'évoque précisément le contexte théologique dans lequel Maître Eckhart a développé sa pensée. Ce ui fait d'elle une pensée quelque peu "hors sol" et sans racine.
Il faut donc rappeler quelques faits historiques et philosophiques:
Le contexte intellectuel et spirituel dans lequel Maître Eckhart a évolué est celui de l'averroïsme latin, du nom du philosophe arabe : Averroès. Ce courant est apparu et s'est déployé avec des auteurs chrétiens comme Siger de Brabant et Albert le Grand, qui fut le maître de Thomas d'Aquin et de Maître Eckhart.
A cet égard, Maître Eckhart est beaucoup plus fidèle à son maître que Thomas d'Aquin. Et c'est ce qui lui vaudra des problèmes avec le magistère de l'époque.
Thomas d'Aquin fut l'un des premiers théologiens à s'opposer et critiques les thèses averroïstes qui avaient la faveur d'un certain nombre de théologiens et de mystiques, et dans lesquelles ils se reconnaissaient.
Ainsi, l'idée d'un intellect ou d'une âme commune (intellects agent et possible) à la fois à l'être humain et à Dieu agréaient aux mystiques qui pouvaient affirmer, comme le fera Albert le Grand, qu'il serait possible de connaître Dieu en cette vie et d'obtenir la vision béatifique sans passer par les médiations ecclésiastiques ou théologiques traditionnelles, comme la Bible, l'Eglise, les ministres du culte, la tradition, les sacrements, l'engagement religieux...
Ce type de thèses va être condamnée dès les années 1270-1277.
Mais, si Thomas d'Aquin s'est opposé à Averroès et à l'averroïsme latin, dont je rappelle que son maître, Albert le Grand, et son confrère, Maître Eckhart, furent des illustres représentants (l'un, avant les condamnations de 1270 et 1277, l'autre après, ce qui explique la manière dont le mystique rhénan a dû camoufler certaines de ses thèses pour échapper temporairement à la censure...), c'est afin de réfuter la théorie du monopsychisme, défendue par Averroès (l'intellect agent est partagé à la fois par la psyché humaine et l'Intellect divin) et d'affirmer la thèse de l'autonomie de la psyché humaine, faisant de l'homme une subjectivité.
Ce que la plupart des néothomistes, tout à leur combat antimoderne, ont oublié ou négligé. Car Thomas apparaît presque comme une figure pré-moderne dans ce débat.
Maître Eckhart propagera dans ses oeuvres les idées averroïstes, mais dissimulées sous des notions apparemment très chrétiennes. Ce qui n'échappera pas à certains de ses contradicteurs qui les feront condamner, à juste titre.
En ce sens, et d'un point de vue de l'évolution de la pensée théologique, celle de M. Eckhart ne représente pas un progrès, mais au contraire une régression. Et c'est ce qui plaît à tous ceux qui se l'approprient depuis sa redécouverte au XIXe siècle.
Par ailleurs, il semble possible de réfuter certaines idées eckhartiennes, non seulement d'un point de vue théologique, mais surtout en s'appuyant sur certaines sciences humaines récentes.
Ainsi, "être cause de soi-même" - thème repris par Maître Eckhart dans ses oeuvres - est un parfait exemple d'un fantasme que la psychanalyse identifiera au XIXe siècle : celui d'auto-engendrement.
Or, ce fantasme ou cet acte d'autofondation imite celui de Dieu, notamment dans l'Exode où celui-ci affirmera qu'il est "Celui qui suis". Mais il ne s'applique nullement à l'homme ou à son "âme"...
Merci à vous